Thème de l'édition 2011 - Fleur de mai
Introduction du conte « Fleur de Mai »
Des contes de 300, 400 ou 500 ans nés en France. Ceux-ci ont voyagés au gré de la migration d’une longue tradition de conteurs issus de l’oralité pour finalement terrir sur nos côtes; un peu comme le font les pièces de bois flotté.
Des contes que la folkloriste Carmen Roy récoltera et couchera sur papier pour la première fois depuis leur création. Dans les années 1950, elle découvrira ici une richesse orale sans pareil.
À lui seul, Léon Collin lui contera, de mémoire, 79 contes d’une durée de deux à douze heures. Parmi ceux-ci, il y a Fleur de Mai : un magnifique récit qui nous ramène la magie de l’enfance.
Laissez aller votre imagination !
Il n’y a pas de radio ni de télé. C’est le soir. La maison est à peine éclairée par une lampe à l’huile qui fait vaciller des ombres sur le conteur. Il relève la tête, prend une dernière pipé avant d’entreprendre l’aventure de « Fleur de Mai ».
Des contes que la folkloriste Carmen Roy récoltera et couchera sur papier pour la première fois depuis leur création. Dans les années 1950, elle découvrira ici une richesse orale sans pareil.
À lui seul, Léon Collin lui contera, de mémoire, 79 contes d’une durée de deux à douze heures. Parmi ceux-ci, il y a Fleur de Mai : un magnifique récit qui nous ramène la magie de l’enfance.
Laissez aller votre imagination !
Il n’y a pas de radio ni de télé. C’est le soir. La maison est à peine éclairée par une lampe à l’huile qui fait vaciller des ombres sur le conteur. Il relève la tête, prend une dernière pipé avant d’entreprendre l’aventure de « Fleur de Mai ».
| Télécharger le conte - Fleur de mai.pdf | |
| File Size: | 89 kb |
| File Type: | |
Fleur de Mai
Il y avait une fois un cultivateur qui était père de douze garçons. Tous travaillaient sur la terre du plus vieux jusqu’au plus jeune. Comme le père était avancé en âge, sa besogne consistait à transporter le grain au moulin pour le faire moudre et à rapporter la farine à la maison.
Dans cette famille, un des enfants était un fils adoptif. Parce qu’on l’avait reçu à la maison le matin du premier mai, on lui avait donné le nom de Fleur de Mai. Il comptait parmi les aînés, et ses frères ne savaient point qu’il n’était pas de la famille au même titre que les autres.
Un bon jour, le père alla, au même titre que d’habitude, porter une charge de grain au moulin. Mais le soir, il revint le visage affaissé contre les sacs de farine. L’aîné, voyant arriver le cheval arriver à la porte, vint au devant de son père ; mais à sa grande surprise, il le trouva mort et refroidi. Ce fut une profonde tristesse, à la maison. Après avoir rendu les derniers hommages à leur père, les enfants le firent enterrer avec toutes les cérémonies.
Le lendemain, l’aîné dit à sa mère et à ses frères :
- C’est moi qui suit le plus âgé de la famille. Si vous y consentez, je remplacerai notre cher père disparu.
- Tu auras tout mon appui, répondit sa mère, et je commande à tes frères de t’obéir comme il obéissaient à leur père.
Tout alla bien à la maison, comme au paravent. Mais un bon matin qu’ils prenaient le déjeuner comme d’habitude, la pauvre mère se mit à pleurer. L’aîné s’empressa de lui demander le sujet de ses larmes, en disant :
- Ma mère, y a-t-il quelqu'un d’entre nous qui vous a causé de la peine ?
- Non, mon enfant, vous êtes tous bon pour moi. Seulement, quelque chose me pèse sur le cœur. Votre père est mort subitement, sans laisser de testament. Pour la moitié du bien qui reste, il y a des parts à retirer. Mais il y en a un parmi vous qui n’a pas le droit à une part ; apprenez-le. C’est ce qui me rend triste. Mais je serai heureuse si vous consentiez à vous partager cet héritage en douze parts égales.
Fleur de Mai, qui était près de sa mère, au bout de la table, se leva en disant :
- Ma mère, s’il y en a un parmi nous qui n’est pas de la famille, je ne veux pas, quant à moi, qu’il partage également avec les onze autres. Le bien de notre père ne lui appartient pas.
- Mon cher enfant, reprit la mère, je regrette bien de te la dire, mais le sort tombe sur toi. Nous t’avons recueilli quelques jours après ta naissance. Tu n’es donc pas le frère des autres.
- Eh bien ! ma mère, puisque je ne suis pas de la famille, je vais partir à l’instant. J’ai vingt ans, je travaillerai pour m’acquérir un bien.
Ses frères adoptifs essayèrent de la retenir, lui offrant une part comme les autres ; mais il refusa. Après le déjeuner, il fit ses adieux et prit la forêt. Pendant plusieurs jours, il marcha et arriva, un soir, au bord de la mer. La chaleur ayant été écrasante dans la forêt, il fut heureux de respirer l’air salin. Il suivait déjà ce rivage depuis une couple d’heures quand, tout à coup, il vit devant lui trois animaux aux prises. Un lion, un aigle et une fourmi se disputaient la carcasse d’un noyé. À la vue du lion, Fleur de Mai épouvanté, s’enfuit dans le bois, de crainte d’être dévoré. Mais le lion, qui l’avait aperçut, lui cria :
- Jeun homme, peux-tu nous partager cette carcasse ? Nous nous querellons depuis des heures pour savoir qui aura le plus gros morceau.
Fleur de Mai, revenu de sa peur, prit son couteau et morcela le noyé. Après avoir séparer la chair des os, il saisit la tête et la fendit en deux. S’adressant au lion, il lui dit :
- Toi, mon lion, tu as de bonnes dents, mange les os. Toi, bel aigle, de ton bec, déchire la chair. Petite fourmi, la moelle est pour toi, et le crâne te servira d’abri.
Fleur de Mai remit le couteau dans sa gaine et continua sa route. À peine avait-il fait quelques pas que le lion dit à ses compères :
Nous n’avons même pas remercié ce jeune homme qui a si bien partagé notre proie. Nous pourrions chacun lui faire un don qui lui aurait servi.
Le lion rappela Fleur de Mai qui pensa bien, cette fois, être dévoré. Se rendant à l’appel, il dit :
- Tu as oublié, tantôt, de me manger ?
- Mon jeune homme, tu as si bien partagé notre repas que nous nous accordons maintenant comme trois frères. Pour te remercier, nous sommes heureux de te faire chacun un don.
Le lion arracha un poil de sa crinière et le lui remit, en expliquant qu’il pourrait, avec l’aide de ce poil, se transformer en lion quand il le voudrait.
L’aigle lui donna une plume de sa queue avec la même explication. La fourmi lui dit, à son tour :
Toute petite que je suis, moi, je te donnerai l’une de mes pattes. Elle te permettra de te changer en fourmi de la grosseur que tu voudras.
Après avoir remercié ses trois bienfaiteurs, Fleur de Mai continua sa route. Une éloigné, il prit son poil de lion pour en faire l’essai. Il se souhaita lion, le plus gros et le plus fort du monde. Au même instant, il se transforma en lion. IL poussait des rugissements si terribles que la peur de lui-même le prit. Après s’être changé en fourmi, il se mit à courir partout sur les troncs d’arbres. Mais il redouta de se perdre et il retourna à terre, pour y prendre sa nature d’homme. Il saisit la plume, se souhaita aigle et plana dans les airs. Il volait très haut, hors de la porté des chasseurs, de crainte qu’on ne l’abattît.
À la brunante, il arriva au-dessus de l’entrée d’une grande ville toute pavoisée de noir. Il descendit et, redevenu homme, il alla frapper à la porte de la première maison. Là, une veuve vivait seule. Il lui demanda si elle voulait bien lui donner à souper et le garder pour la nuit.
La vieille dame le reçut avec empressement et lui prépara un bon repas. Tout en mangeant, Fleur de Mai demanda à la veuve ce que signifiait ce deuil dans la ville.
Vous êtes un étranger, je le vois bien, dit-elle. Cette ville est dans le royaume d’un roi puissant, dont le château est près d’ici. Le roi et la reine n’avaient qu’une fille, la princesse Honorine, qui faisait tout leur bonheur. Un soir qu’ils se promenaient tous trois sur la galerie du château, une tempête s’éleva de l’est. Elle était si effroyable que le roi et la reine furent projetés en bas de la galerie et la princesse fut enlevée par l’ouragan. Depuis ce temps, on la pleure et c’est pour cette raison que la ville est en deuil.
Le lendemain, de bon matin, Fleur de Mai se leva. Après avoir remercié l’hôtesse qui lui avait donné le couvert pour la nuit, il partit et s’en alla au bord de la mer. Il prit sa plume, se souhaita aigle volant vite comme l’éclair et prit son essor. À la vitesse qu’il allait, il fut bientôt au-dessus d’une mer immense. De son œil perçant, il aperçut un point noir dans le lointain et dirigea sa course vers cet endroit. Il arriva à une tour bâtie en plein milieu de l’océan et se percha sur le bord de la Galerie qui l’entourait. Là, il se mit à regarder à l’intérieur, par les fenêtres, et s’aperçut que la tour n’était habité que par une femme vêtue de noir et portant une crêpe sur son visage. Il se souhaita alors fourmi, entra par le trou de la serrure et descendit au bas de la tour. Après avoir tout examiné et s’être rendu compte que la dame en noir était une princesse et qu’elle était bien seule, Il reprit sa nature d’homme. La princesse, qui n’avait vu aucun être humain depuis sept ans, échappa un cri de frayeur en l’apercevant.
- Belle princesse, lui dit-il, n’ayez point peur. Hier soir, j’ai couché dans la ville endeuillée du roi votre père et, à ce qu’on m’a appris, vous devez être la princesse Honorine. On pleure votre perte depuis sept ans. Voulez-vous bien me dire la cause de votre malheur.
- Celui qui m’a enlevée, reprit-elle, est Corps-sans-Génie. Il me garde prisonnière ici et il veut à tout prix que je l’épouse. Mais je préférerait mourir cent fois que de me voir la femme de cet être méprisable.
- Puisqu’il en est ainsi, belle princesse, je ferai tout pour vous délivrer de ce monstre et de vous ramener, un jour, aux bras de vos parents. Mon nom est Fleur de Mai et je porte sur moi des dons précieux, avec l’aide desquels je me transforme en lion, en aigle et en fourmi. Au retour de Corps-sans-Génie, vous lui direz que vous vous êtes ennuyée de lui et qu’enfin vous avez décidé de l’épouser.
- Ces paroles le rendront si heureux qu’il vous confiera le secret de sa vie, aussitôt que vous lui demanderez. Quand doit-il revenir ?
- Corps-sans-Génie est parti depuis trois ans. Je sais quand il part, mais j’ignore quand il doit revenir. À son retour, la mer s’élève aussi haute que des montagnes, la tour se tord dans tous les sens et menace de s’écrouler. Puis, la voûte s’ouvre et Corps-sans-Génie fait son apparition.
La princesse Honorine finissait à peine ces mots que la mer commença à gronder.
- C’est la tempête de Corps-sans-Génie, dit-elle à Fleur de Mai, voici qu’il s’en vient.
- Soyez aimable pour lui, afin de connaître le secret de sa vie. Quand vous l’aurez appris, je travaillerai de toutes mes forces pour détruire le monstre.
La mer se déchaîna aussitôt, la tour menaça de crouler et la voûte se fendit. Mais Fleur de Mai, prompt comme l’éclair, se souhaita fourmi, la plus petite des fourmi, et se cacha dans une fente de la cloison pour mieux entendre ce que Corps-sans-Génie allait confier à la princesse.
En voyant apparaître Corps-sans-Génie, Honorine le prit par le cou et l’embrassant, en disant :
- Depuis tois ans que tu es parti, je suis seule et je me suis ennuyée de toi.
Corps-sans-Génie répondit :
- La belle, aurais-tu changé d’idée par hasard ?
- Oui, cette fois, j’ai changé d’idée et je vais tout de suite t’expliquer la raison pour laquelle j’ai tardé à t’épouser. Tu ne m’a jamais dit pourquoi on te nomme Corps-sans-Génie. N’as-tu pas une vie comme moi et tous les autres ?
- Belle princesse, ne sois pas inquiète à ce sujet. Je t’assure que tu n’auras pas le chagrin de pleurer ma perte.
- Mais dis-moi donc le mystère de ta vie. Je crains toujours que tu ne meures avant moi et je serai perdue sans toi dans cette tour.
- Pour te rassurer, belle princesse, voici le secret de ma vie. Je ne crains pas de te le livrer, parce que nous sommes absolument seuls ici et que tu n’en sortiras jamais. Ma vie est dans un œuf caché dans le corps d’un pigeon. Ce pigeon est dans le corps d’un lion. Ce lion est gardé par un roi . Il est vrai que si on allait demander au roi de se battre contre son lion, il ne pourrait pas le refuser ; il ferait sortir le lion, que ce soit pour affronter un seul homme ou une troupe rangée en bataille. Mais je ne suis pas inquiet : bien des rois déjà ont envoyés des armés à ce combat, et pas un homme n’en est revenu : le lion les a tous dévorés. D’ailleurs, supposons, ma belle princesse, que mon lion soit vaincu ; ma vie ne serait pas encore menacée, car le pigeon s’échapperait des mains de celui qui ouvrirait l’animal et s’en irait voler sur la Mer Enchantée. À la surface de cette mer, flotte une bouée tournante avec un guichet un guichet de quatre mains carrées, et il est toujours ouvert. Mon pigeon y volerait et plongerait dans la bouée, qui le descendrait dans les profondeurs de la mer. Là, il se trouverait dans un grande salle, où il pourrait vivre aussi à l’aise que dans le corps du lion. Mais si, en même temps que lui, un autre oiseau y entrait, la bouée resterait à la surface de l’océan, la salle ne pouvant contenir deux vie à la fois. Belle princesse, tu vois bien qu’en te dévoilant mon secret, je ne m’expose pas au danger. On ne pourrait me tuer que si on me cassait sur le front l’œuf qui est dans le corps du pigeon. Et c’est impossible à tout être humain d’atteindre la bouée sur la Mer Enchantée.
La princesse lui dit :
- Corps-sans-Génie, tout comme moi, sois sans crainte.
Après avoir entendu les dernières paroles de Corps-sans-Génie, Fleur de Mai sortit de sa cachette, descendit sur le plancher et sortit par le trou de la serrure. Rendu sur la galerie, il se fit aigle et prit sa volée vers le royaume indiqué par Corps-sans-Génie. Là, reprenant sa nature d’homme, il entra au château du roi et lui demanda la bataille avec le lion. Surpris, le roi s’informa où était son armée.
- Sir mon roi, je n’ai point d’armée. C’est moi seul qui me battrai avec votre lion. Envoyé dans le parterre où il devait rencontrer le lion, Fleur de Mai se transforma en lion, le plus gros et le plus fort de l’univers. Les deux animaux s’abordèrent en rugissant et en lançant des cris déchirants. Le combat fut terrible. Mais en peu de temps, Fleur de Mai terrassa son adversaire. Réapparaissant aussitôt sous la forme d’un homme, il fut lui-même surpris d’avoir vaincu un lion si fort et si robuste. Sans perdre de temps, il retourna la bête, prit son couteau et, d’un coup, lui fendit le ventre. Dès qu’il aperçut le pigeon, il tint sa plume d’aigle dans sa main. Mais le pigeon sortit comme l’éclair et prit sa volée. Fleur de mai qui avait sa plume à la main, se souhaita aigle et partit à la poursuite du pigeon. Il le rejoignit et, pendant tout le trajet, le suivit à six pouces de distance. Rendu au dessus de la Mer Enchantée, l’aigle vit de loin la bouée tournante, à la surface de l’océan. Après quelques instants, le pigeon plongea vers la bouée, mais l’aigle donna un coup d’aile terrible et, en ouvrant le bec, saisit la queue du pigeon. Tous deux ils descendirent et pénétrèrent dans la bouée tournante. L’aigle essaya de saisir le pigeon, mais sans succès. Retrouvant sa nature d’homme, il parvint à capturer le fuyard. Il eut toutefois la précaution de sortir de la bouée avec sa proie, car s’il avait tué le pigeon à l’intérieur, il s’y serait trouvé le seul être vivant et il aurait coulé au fond de la mer ; là, il serait resté pour toujours emprisonné. Sorti et transformé en aigle, il prit délicatement le pigeon entre ses pattes et se rendit sur un îlot qu’il aperçut dans le lointain. Après s’y être reposé, il reprit sa nature d’homme. Il ouvrit le pigeon et en prit l’œuf, qu’il enveloppa soigneusement dans sa chemise pour en faire un gros paquet ; autrement, il aurait pu le casser entre ses pattes. De nouveau il se changea en aigle et continua son envolée vers la tour.
Pendant ce temps, Corps-sans-Génie devint malade à en mourir. N’ayant même pas la force de lever la tête, il dit à la princesse Honorine :
- Approche toi de moi. Je crois qu’on a tué mon lion et même que mon pigeon est mort aussi. Si ce n’était que du lion, je ne serai pas si malade.
La princesse, qui allait et venait dans la tour, prit bien garde d’approcher du lit du malade ; mais elle ne cessait de regarder par les fenêtres. Tout à coup, elle vit venir l’oiseau portant un paquet entre ses pattes. L’aigle vint se poser sur la galerie, et la princesse, ouvrant toute grande la porte de la tour, se précipita à sa rencontre. Redevenu homme, Fleur de Mai ouvrit sa chemise, prit l’œuf et le tint dans sa main ; puis il saisit la princesse Honorine par le bras et la conduisit tout droit au chevet de Corps-sans-Génie. Apercevant le jeune homme tenant sa fiancée par le bras, Corps-sans-Génie frémit de rage. Mais il n’avait plus aucun pouvoir. Fleur de Mai s’approcha du lit en disant :
- Corps-sans-Génie, il y a assez longtemps que tu fais du mal dans le monde. Par ta méchanceté, tu a fais verser beaucoup de larmes. Aujourd’hui tu es battu et c’est moi ton vainqueur.
En disant ces mots, il cassa l’œuf au milieu du front de Corps-sans-Génie, qui rendit le dernier soupir.
La princesse et Fleur de Mai jetèrent le cadavre à la mer, et ils se4 trouvèrent seuls dans la tour. Rien n’y manquait, puisque Corps-sans-Génie avait fait provision de tout ce qu’on pouvait désirer. Il avait passé sa vie à dérober des trésors d’une ville à l’autre. Mais la princesse Honorine enlevée depuis sept ans, avait tant pleuré ses parents, qu’elle s’empressa de demander à Fleur de Mai s’il n’avait pas moyen de retourner au château de son père.
- Ma princesse, je vais faire tout mon possible pour me rendre à ton désir. Je vais me transformer en aigle le plus puissant de l’univers. Tu t’attacheras à mes épaules, et je crois pouvoir franchir la distance qui sépare cette tour de la terre ferme.
Pour leur départ, la princesse et Fleur de mai choisirent le premier matin clair. Le firmament était sans nuage et le soleil brillait à l’horizon. Après s’être souhaité aigle le plus fort de l’univers, Fleur de Mai prit la princesse sur ses épaules et s’envola. Le soir, à la brunante, ils arrivèrent sur la grève, en face du château du roi. Mais Fleur de Mai était épuisé. Il dit à la princesse :
- Je ne me présenterai pas au château ce soir. J’irai loger chez la veuve qui m’a fournit les renseignements nécessaires à ta délivrance.
La princesse se sépara de fleur de mai et se dirigea vers le château paternel. En voyant apparaître leur princesse si regrettée, le roi et la reine se jetèrent à son cou, en lui demandant si c’était bien elle et par quel miracle elle était revenue.
Honorine fit le récit de son aventure à ses parents, qui l’écoutèrent en pleurant.
- Ma princesse, lui demanda le roi, ou est donc celui que tu appelle Fleur de Mai ?
- Il était si fatigué qu’il na pas voulu se présenter, ce soir, au château. C’est une vieille dame, non loin d’ici, qui le garde pour la nuit.
Le roi envoya aussitôt chercher Fleur de Mai et, en le voyant entrer, il lui dit :
- Jeune homme, vous êtes le bienvenu dans mon château. Soyez ici comme mon fils. Je ne saurais assez reconnaître les exploits que vous venez d’accomplir. Sans doute nous n’aurions jamais retrouvé cette chère enfant, que nous croyons à jamais perdue. Je sais quel doit être maintenant votre plus cher désir. Pour ma part, je serais heureux de votre mariage avec ma princesse. Mais je ne puis en décider seul. Mon conseil aura à se prononcer.
On conduisit Fleur de Mai à une chambre d’honneur, où il put se reposer. Le lendemain, le roi convoqua son conseil. Il y6 fut résolu que Fleur de Mai, sur le désir du roi, épouserait dans les trois mois la princesse.
En attendant, Fleur de Mai s’adonna à la chasse, et la princesse s’occupa au préparatif de son trousseau. Les trois mois furent vite écoulés et le mariage devait avoir lieu le lendemain.
Les futur époux, ce soir là, se promenaient avec le roi et la reine sur la galerie du château quand, tout à coup, le ciel s’obscurcit.
La princesse dit à Fleur de Mai :
- Comme ça ressemble au soir terrible où j’ai été enlevée par Corps-sans-Génie !
Au même instant, il s’éleva un ouragan traversé d’un coup de tonnerre si violant, que le roi, la reine et Fleur de Mai furent projetés hors de la galerie. En se relevant, ils s’aperçurent que la princesse était disparue. Tout comme le roi et la reine, Fleur de Mai était au désespoir. Mais il se dit : « Je l’ai trouvée une fois, je saurai bien la retrouver. Je la chercherai tant que la terre me portera et que la mer me soutiendra. »
Fleur de Mai voulut partir à l’instant, mais le roi l’empêcha en lui disant :
- Il ne nous reste plus que toi à qui confier nos peine et nos chagrins, et tu veux nous quitter.
- Sire mon roi, ne vous désolez pas. Je fouillerai l’univers pour trouver celle que j’aime et si Dieu me conserve la vie, je vous promets de vous la ramener ici un jour.
Le lendemain matin, Fleur de Mai partit pour un voyage dont il ne connaissait pas l’issue. Il prit la forêt.
Il y avait déjà des mois et des mois qu’il marchait quand, un jour, s’écartant de sa route, il se trouva dans un petit sentier. À la tombée du jour, il atteignit un grand lac et entrevit, du côté opposé, une petite maison. Il se rendit à cette habitation et frappa à la porte. Une femme toute courte et très grosse lui ouvrit, et Fleur de Mai lui demanda à loger pour la nuit.
- Mon jeune homme, impossible de vous garder ici. Je suis la mère de cinq vents. Si mes enfants arrivaient et vous trouvaient ici8 ils vous dévoreraient.
- Ma bonne dame, je vais vous raconter mon aventure et le sujet de mon voyage ; peut-être aurez vous pitié de mes misères. Je me nomme Fleur de Mai et je suis à la recherche de celle qui, la veille de mon mariage, m’a été enlevée par un ouragan. Ce soir là, nous nous promenions en compagnie du roi et de la reine, sur la galerie du château. Le ciel commença à s’obscurcir et la princesse se mit à dire que ça lui rappelait le soir inoubliable où Corps-sans-Génie l’avait enlevée. En prononçant ces paroles, un ouragan épouvantable nous renversa hors de la galerie, et la princesse disparut. Depuis ce temps je la cherche. J’ai parcouru les forêts en tous sens, les déserts horribles, les grandes grèves isolées, mais je ne l’ai pas encore trouvée.
- Mon jeune homme, vous qui portez un si beau nom et qui avez eu tant de peine et de misère, je vous recevrai ici à vos risques. Mes garçons sont violents, mais ils ont le cœur tendre. Je leur parlerai de vous ; peut-être auront-ils eu connaissance, dans leurs courses, qu’une jeune princesse a été enlevée par quelque génie.
Tout en parlant, la maison se mit à craquer. La vieille leva la grande cuve dans la cuisine, et fit cacher Fleur de Mai dessous. Au même instant, Zéphyr, le vent du sud, entra. Sa mère lui dit en le voyant :
- Durant ton absence aujourd’hui, mon cher enfant, lui dit-elle, je me suis endormi et j’ai fait un songe. J’ai rêvé qu’il était arrivé ici un jeune homme ; il errait à la recherche de sa femme, qui lui avait été enlevée par méchanceté. Dans mon songe, ce jeune homme était beau, plaisant, mais amaigri d’avoir bien longtemps parcouru les forêts, les déserts, les grèves et d’avoir vécu de racines et de fruits sauvages.
- Mais mère, c’est un songe.
- Mon fils, si par hasard c’était une réalité, ferais-tu quelque chose pour ce jeune homme ?
- À cause de vous, je ferai sûrement tout mon possible pour lui venir en aide.
- Eh bien ! il est ici avec moi dans cette maison. Si tu me promets de ne lui faire aucun mal, je vais te le présenter.
- Ma mère, je vous promets d’être bon pour lui.
La mère leva la cuve, et Fleur de Mai se présenta, tendant la main à Zéphyr.
- Tu es l’homme dans le songe vécu de ma mère, lui dit Zéphyr. Tu es, parait-il à la recherche de ta femme ? J’ai soufflé dans bien des pays sur la terre, mais je n’en ai vu aucune trace. Je vais quand même essayer de t’aider. Mes frères seront bientôt de retour. Noroît, qui est le plus vieux, qui va venter bien plus loin que nous, peut avoir eu connaissance de ta princesse. Mais il n’est pas toujours de bonne humeur quand il arrive. Il atterrit du large avec des vagues désastreuses et des grêlons déchirants.
Pendant qu’ils parlaient, les trois autres vents arrivèrent ensemble : Vent d’est, Vent d’ouest et Vent du nord. Mais il entrèrent sur une brise modérée et, tout de suite, se mirent à table. Leur mère leur raconta le songe qu’elle avait fait, mais les trois vents furent d’opinion qu’il ne fallait pas ajouter foi aux rêves.
- Il ne peut, lui dirent-ils, y avoir sur la terre d’homme aussi malheureux que celui que vous avez vu en songe.
- Mes enfants, celui que j’ai vu dans mes rêves, il est ici. Son nom est Fleur de Mai et, il est à la recherche de cette princesse qu’il pleure depuis de longs mois.
- Ma mère, faites-le-nous connaître et nous accomplirons pour lui tout ce que nous pouvons.
Elle fit venir Fleur de Mai, qui se présenta aux trois derniers vents arrivés. Il leur raconta son histoire d’un bout à l’autre. Les vents lui répondirent que, nulle part où ils étaient passés, ils n’avaient vu la personne qu’il recherchait.
Fleur de Mai fut bien découragé. Mais il lui restait encore un espoir : Noroît apporterait peut-être de bonnes nouvelles. Justement, une tempête de tout les diables venait de s’élever et répandait une brise froide comme la glace. Les quatre vents et leur mère se jetèrent à genoux, pour supplier Noroît qui soulevait cette tempête dangereuse. Loin d’être touché par leur supplication, Noroît sentit sa colère se déchaîner et, poursuivant sa route, il emporta un mur de la maison et s’en alla retourner trois milles plus loin. En revenant plus féroce, il replaça le mur qu’il avait arraché et, en rentrant, dit à sa mère d’une voix forte, mais calme :
- Plutôt que de me rendre des hommages inutiles, vous seriez mieux de me donner à manger. J’ai une faim d’enfer, parce qu’à ce voyage-ci, je suis aller venter bien plus loin que d’habitude.
Quand Noroît fut assis à table, sa mère commença à lui raconter son rêve. Mais Noroît lui dit de ne pas l’ahurir avec ses rêveries.
- Il n’y a rien de vrai dans les songes, lui dit-il.
- Mon enfant, lui dit-elle, pourquoi es-tu si sévère ? Tu sais pourtant que je suis ta mère et que je t’aime.
- Mais ma mère, ce que vous racontez là ne tient pas debout.
- Mon enfant, s’il arrivait ici aujourd’hui un homme tel que je te le décris, s’il avait enduré toutes les misères que j’au vues dans mes rêves, que ferais-tu pour lui ?
- Ma mère, s’écria Noroît, d’une voix tonnante, pour le protéger et lui sauver la vie, je me battrais avec les diables jusque dans le fond des enfers.
- Puisque tu as un si bon cœur, mon enfant, je te dirais que nous avons cet homme avec nous dans la maison. Si tu peux me promettre de ne lui faire aucun mal, je te le présenterai.
- Je vous promets ma mère. S’il y a quelque moyen de l’aider, je le ferai de bon cœur.
Fleur de Mai apparut et se présenta à Noroît. Noroît, de beaucoup plus âgé que ses frères, avait la barbe et les cheveux longs. Il était blanc comme la neige te son visage sévère était peu rassurant. Mais, Fleur de Mai s’avança sans crainte vers lui.
- Mon jeune homme, lui dit Noroît, assied-toi dans ma main et raconte-moi le sujet de tes malheurs.
Fleur de Mai s’assit dans la main du géant, lui raconta ses traverses et les peines qu’il avait souffertes. Quand il eut terminé son récit, Noroît lui dit :
- Eh bien ! Fleur de Mai, apprend que la princesse que tu cherches a été enlevée par la fée Puissante, qui veut lui faire épouser son fils, Le Prince Charmant. Cette fée est la sœur de Corps-sans-Génie. Après avoir appris la mort de son frère, à son tour elle a enlevée ta princesse pour se venger de toi. Mais écoute-moi bien. On m’a demandé d’aller venter demain matin, pour sécher le linge qu’on a lavé pour la noce. Dans trois jours, la princesse Honorine épousera le Prince Charmant. Mais demain matin, tiens-toi prêt. Tu monteras sur mon dos et je te transporterai en face du château, à l’entrée d’un petit ruisseau où je me placerai pour souffler mon vent. Tu pourras te rendre au château et là, peut-être pourras-tu te faire reconnaître de la princesse. Ne sois pas inquiet, je serai toujours près de toi, parce que je souffle partout où un petit passage me permet de pénétrer, par les serrures des portes, par les fentes des fenêtres, partout.
Fleur de Mai ne dormit pas de la nuit et, le lendemain matin, se leva tôt. Noroît le cacha dans sa barbe et partit à toute vitesse. Fleur de Mai se tourna la tête en arrière pour ne pas suffoquer, parce que le trajet se faisait avec la rapidité de l’éclair.
Ils arrivèrent en face d’un grand château en réjouissance. Par les fenêtres, Fleur de Mai voyait passer les domestiques qui allaient et venaient en tous sens. Après s’être déguisé, il se présenta au château. Près de la porte, une annonce disait que tout cuisinier sachant faire rôtir les pigeons à la broche serait engagé. En entrant, il demanda de l’emploi ; mais on avait plus besoin de cuisinier. Une vieille servante lui dit :
- Attend un instant, je vais aller voir ma maîtresse ; elle est dans le haut du château. Nous ferons ce qu’elle décidera.
La cuisinière monta chez la princesse et lui apprit qu’un beau jeune étranger demandait de l’emploi comme cuisinier, mais qu’ils avaient maintenant tout leur personnel.
- Dites-lui qu’il fasse rôtir un pigeon, s’il réussit bien, nous le garderons.
Fleur de Mai qui ne connaissait pas la cuisine, se mit quand même à rôtir un pigeon. Il le tournait et le retournait avec une belle paire de ciseaux d’or. Ces ciseaux étaient un souvenir précieux de sa princesse chérie. Elle les lui avait donné quand ils vivaient dans la tour, un jour qu’elle voulait faire raccourcir ses cheveux.
La servante porta le pigeon à la princesse, pour lui montrer comment le nouveau cuisinier l’avait cuit. Après l’avoir examiné, la princesse demanda ce que signifiaient les trous qui le transperçaient de part en part.
- Cher maîtresse, ce cuisinier tourne ses pigeons avec une paire de ciseaux d’or comme je n’en ai jamais vue. On ne pourrait croire qu’il en existe de si beaux.
- Descendez vite et dites à ce cuisinier que, lorsqu’il aura fait rôtir un autre pigeon, il me l’apporte lui-même. Vous l’amènerez ici.
La cuisinière fit le message à Fleur de Mai, qui fit rôtir un second pigeon et s’empressa, conduit par la servante, de monter chez la princesse.
Quand ils furent seuls, la princesse se jeta à son cou en pleurant et lui dit :
- Fleur de Mai, si tu savais quelle peine et quelle angoisse j’ai endurées depuis notre séparation ! Et ce n’est pas fini. Apprends aujourd’hui que la méchante fée qui m’a enlevée m’oblige à épouser son Prince Charmant. Après t’avoir donné mon cœur, j’aime mieux mourir que de devenir la femme de cet homme.
- Ne te décourage pas, ma princesse bien-aimée, lui dit Fleur de Mai. Cet après-midi, quand vous irez en pique-nique à l’île Perdue, demande que je vous accompagne comme cuisinier. La Fée Puissante, le Prince charmant et toute l’escorte du château seront à bord du vaisseau. Mais quand nous serons en route, une tempête s’élèvera, soulevée par Noroît qui me tient sous sa protection.
Ne t’inquiète donc pas de ce qui va arriver.
À trois heures, ils s’embarquèrent pour leur randonnée, pendant que Noroît soufflait une petite brise qui poussait le vaisseau jusque vers l’île du pique-nique. La journée était belle. Le Prince Charmant, assis à la proue, se tenait en compagnie de la princesse Honorine, qu’il devait épouser dans deux jours. Sa mère, le Fée Puissante, et plusieurs grands personnages de la cour étaient installés un peu plus loin. Le bateau était rendu à mi-chemin, pendant cette belle traversée, il s’éleva tout à coup une tempête si terrible que la mer devint comme des montagnes. Une vague monta sur le pont, emporta à la mer la voile et le mât.
Au même instant, Fleur de Mai et la princesse Honorine furent emportés dans les airs. Seuls les débris du navire restèrent à la surface de l’eau. Le Prince Charmant, la Fée Puissante et toute l’escorte se noyèrent du premier jusqu’au dernier.
Noroît, chargé de son précieux fardeau, alla le déposer devant la porte du château où ne cessaient de pleurer les parents d’Honorine, princesse sans pareille. On ne put imaginer quelle fut encore la surprise du roi et de la reine en voyant entrer leur fille au bras de Fleur de Mai. Ils lui sautèrent au cou en l’embrassant à travers leurs larmes.
- Mon père et ma mère, leur dit la princesse, je vous reviens cette fois pour toujours. Vous n’aurez plus à craindre d’enlèvement. Nos ennemis sont disparus au fond de la mer.
Le roi, au comble de la joie, fit venir au château son ministre et tous les subalternes qui signèrent aussitôt le contrat de mariage. Les noces furent célébrées dans les plus grandes réjouissances ; les fêtes durèrent quarante jours et quarante nuits. Les pauvres du royaume y assistèrent aussi, chacun leur tour. Ils s’en retournèrent, emportant avec eux la joie d’avoir été admis au château et les bras chargés des présents que le roi, en reconnaissance, leur fit distribuer. Dans ce royaume, on connut la joie parfaite durant de longues années.
Léon Collin
Il y avait une fois un cultivateur qui était père de douze garçons. Tous travaillaient sur la terre du plus vieux jusqu’au plus jeune. Comme le père était avancé en âge, sa besogne consistait à transporter le grain au moulin pour le faire moudre et à rapporter la farine à la maison.
Dans cette famille, un des enfants était un fils adoptif. Parce qu’on l’avait reçu à la maison le matin du premier mai, on lui avait donné le nom de Fleur de Mai. Il comptait parmi les aînés, et ses frères ne savaient point qu’il n’était pas de la famille au même titre que les autres.
Un bon jour, le père alla, au même titre que d’habitude, porter une charge de grain au moulin. Mais le soir, il revint le visage affaissé contre les sacs de farine. L’aîné, voyant arriver le cheval arriver à la porte, vint au devant de son père ; mais à sa grande surprise, il le trouva mort et refroidi. Ce fut une profonde tristesse, à la maison. Après avoir rendu les derniers hommages à leur père, les enfants le firent enterrer avec toutes les cérémonies.
Le lendemain, l’aîné dit à sa mère et à ses frères :
- C’est moi qui suit le plus âgé de la famille. Si vous y consentez, je remplacerai notre cher père disparu.
- Tu auras tout mon appui, répondit sa mère, et je commande à tes frères de t’obéir comme il obéissaient à leur père.
Tout alla bien à la maison, comme au paravent. Mais un bon matin qu’ils prenaient le déjeuner comme d’habitude, la pauvre mère se mit à pleurer. L’aîné s’empressa de lui demander le sujet de ses larmes, en disant :
- Ma mère, y a-t-il quelqu'un d’entre nous qui vous a causé de la peine ?
- Non, mon enfant, vous êtes tous bon pour moi. Seulement, quelque chose me pèse sur le cœur. Votre père est mort subitement, sans laisser de testament. Pour la moitié du bien qui reste, il y a des parts à retirer. Mais il y en a un parmi vous qui n’a pas le droit à une part ; apprenez-le. C’est ce qui me rend triste. Mais je serai heureuse si vous consentiez à vous partager cet héritage en douze parts égales.
Fleur de Mai, qui était près de sa mère, au bout de la table, se leva en disant :
- Ma mère, s’il y en a un parmi nous qui n’est pas de la famille, je ne veux pas, quant à moi, qu’il partage également avec les onze autres. Le bien de notre père ne lui appartient pas.
- Mon cher enfant, reprit la mère, je regrette bien de te la dire, mais le sort tombe sur toi. Nous t’avons recueilli quelques jours après ta naissance. Tu n’es donc pas le frère des autres.
- Eh bien ! ma mère, puisque je ne suis pas de la famille, je vais partir à l’instant. J’ai vingt ans, je travaillerai pour m’acquérir un bien.
Ses frères adoptifs essayèrent de la retenir, lui offrant une part comme les autres ; mais il refusa. Après le déjeuner, il fit ses adieux et prit la forêt. Pendant plusieurs jours, il marcha et arriva, un soir, au bord de la mer. La chaleur ayant été écrasante dans la forêt, il fut heureux de respirer l’air salin. Il suivait déjà ce rivage depuis une couple d’heures quand, tout à coup, il vit devant lui trois animaux aux prises. Un lion, un aigle et une fourmi se disputaient la carcasse d’un noyé. À la vue du lion, Fleur de Mai épouvanté, s’enfuit dans le bois, de crainte d’être dévoré. Mais le lion, qui l’avait aperçut, lui cria :
- Jeun homme, peux-tu nous partager cette carcasse ? Nous nous querellons depuis des heures pour savoir qui aura le plus gros morceau.
Fleur de Mai, revenu de sa peur, prit son couteau et morcela le noyé. Après avoir séparer la chair des os, il saisit la tête et la fendit en deux. S’adressant au lion, il lui dit :
- Toi, mon lion, tu as de bonnes dents, mange les os. Toi, bel aigle, de ton bec, déchire la chair. Petite fourmi, la moelle est pour toi, et le crâne te servira d’abri.
Fleur de Mai remit le couteau dans sa gaine et continua sa route. À peine avait-il fait quelques pas que le lion dit à ses compères :
Nous n’avons même pas remercié ce jeune homme qui a si bien partagé notre proie. Nous pourrions chacun lui faire un don qui lui aurait servi.
Le lion rappela Fleur de Mai qui pensa bien, cette fois, être dévoré. Se rendant à l’appel, il dit :
- Tu as oublié, tantôt, de me manger ?
- Mon jeune homme, tu as si bien partagé notre repas que nous nous accordons maintenant comme trois frères. Pour te remercier, nous sommes heureux de te faire chacun un don.
Le lion arracha un poil de sa crinière et le lui remit, en expliquant qu’il pourrait, avec l’aide de ce poil, se transformer en lion quand il le voudrait.
L’aigle lui donna une plume de sa queue avec la même explication. La fourmi lui dit, à son tour :
Toute petite que je suis, moi, je te donnerai l’une de mes pattes. Elle te permettra de te changer en fourmi de la grosseur que tu voudras.
Après avoir remercié ses trois bienfaiteurs, Fleur de Mai continua sa route. Une éloigné, il prit son poil de lion pour en faire l’essai. Il se souhaita lion, le plus gros et le plus fort du monde. Au même instant, il se transforma en lion. IL poussait des rugissements si terribles que la peur de lui-même le prit. Après s’être changé en fourmi, il se mit à courir partout sur les troncs d’arbres. Mais il redouta de se perdre et il retourna à terre, pour y prendre sa nature d’homme. Il saisit la plume, se souhaita aigle et plana dans les airs. Il volait très haut, hors de la porté des chasseurs, de crainte qu’on ne l’abattît.
À la brunante, il arriva au-dessus de l’entrée d’une grande ville toute pavoisée de noir. Il descendit et, redevenu homme, il alla frapper à la porte de la première maison. Là, une veuve vivait seule. Il lui demanda si elle voulait bien lui donner à souper et le garder pour la nuit.
La vieille dame le reçut avec empressement et lui prépara un bon repas. Tout en mangeant, Fleur de Mai demanda à la veuve ce que signifiait ce deuil dans la ville.
Vous êtes un étranger, je le vois bien, dit-elle. Cette ville est dans le royaume d’un roi puissant, dont le château est près d’ici. Le roi et la reine n’avaient qu’une fille, la princesse Honorine, qui faisait tout leur bonheur. Un soir qu’ils se promenaient tous trois sur la galerie du château, une tempête s’éleva de l’est. Elle était si effroyable que le roi et la reine furent projetés en bas de la galerie et la princesse fut enlevée par l’ouragan. Depuis ce temps, on la pleure et c’est pour cette raison que la ville est en deuil.
Le lendemain, de bon matin, Fleur de Mai se leva. Après avoir remercié l’hôtesse qui lui avait donné le couvert pour la nuit, il partit et s’en alla au bord de la mer. Il prit sa plume, se souhaita aigle volant vite comme l’éclair et prit son essor. À la vitesse qu’il allait, il fut bientôt au-dessus d’une mer immense. De son œil perçant, il aperçut un point noir dans le lointain et dirigea sa course vers cet endroit. Il arriva à une tour bâtie en plein milieu de l’océan et se percha sur le bord de la Galerie qui l’entourait. Là, il se mit à regarder à l’intérieur, par les fenêtres, et s’aperçut que la tour n’était habité que par une femme vêtue de noir et portant une crêpe sur son visage. Il se souhaita alors fourmi, entra par le trou de la serrure et descendit au bas de la tour. Après avoir tout examiné et s’être rendu compte que la dame en noir était une princesse et qu’elle était bien seule, Il reprit sa nature d’homme. La princesse, qui n’avait vu aucun être humain depuis sept ans, échappa un cri de frayeur en l’apercevant.
- Belle princesse, lui dit-il, n’ayez point peur. Hier soir, j’ai couché dans la ville endeuillée du roi votre père et, à ce qu’on m’a appris, vous devez être la princesse Honorine. On pleure votre perte depuis sept ans. Voulez-vous bien me dire la cause de votre malheur.
- Celui qui m’a enlevée, reprit-elle, est Corps-sans-Génie. Il me garde prisonnière ici et il veut à tout prix que je l’épouse. Mais je préférerait mourir cent fois que de me voir la femme de cet être méprisable.
- Puisqu’il en est ainsi, belle princesse, je ferai tout pour vous délivrer de ce monstre et de vous ramener, un jour, aux bras de vos parents. Mon nom est Fleur de Mai et je porte sur moi des dons précieux, avec l’aide desquels je me transforme en lion, en aigle et en fourmi. Au retour de Corps-sans-Génie, vous lui direz que vous vous êtes ennuyée de lui et qu’enfin vous avez décidé de l’épouser.
- Ces paroles le rendront si heureux qu’il vous confiera le secret de sa vie, aussitôt que vous lui demanderez. Quand doit-il revenir ?
- Corps-sans-Génie est parti depuis trois ans. Je sais quand il part, mais j’ignore quand il doit revenir. À son retour, la mer s’élève aussi haute que des montagnes, la tour se tord dans tous les sens et menace de s’écrouler. Puis, la voûte s’ouvre et Corps-sans-Génie fait son apparition.
La princesse Honorine finissait à peine ces mots que la mer commença à gronder.
- C’est la tempête de Corps-sans-Génie, dit-elle à Fleur de Mai, voici qu’il s’en vient.
- Soyez aimable pour lui, afin de connaître le secret de sa vie. Quand vous l’aurez appris, je travaillerai de toutes mes forces pour détruire le monstre.
La mer se déchaîna aussitôt, la tour menaça de crouler et la voûte se fendit. Mais Fleur de Mai, prompt comme l’éclair, se souhaita fourmi, la plus petite des fourmi, et se cacha dans une fente de la cloison pour mieux entendre ce que Corps-sans-Génie allait confier à la princesse.
En voyant apparaître Corps-sans-Génie, Honorine le prit par le cou et l’embrassant, en disant :
- Depuis tois ans que tu es parti, je suis seule et je me suis ennuyée de toi.
Corps-sans-Génie répondit :
- La belle, aurais-tu changé d’idée par hasard ?
- Oui, cette fois, j’ai changé d’idée et je vais tout de suite t’expliquer la raison pour laquelle j’ai tardé à t’épouser. Tu ne m’a jamais dit pourquoi on te nomme Corps-sans-Génie. N’as-tu pas une vie comme moi et tous les autres ?
- Belle princesse, ne sois pas inquiète à ce sujet. Je t’assure que tu n’auras pas le chagrin de pleurer ma perte.
- Mais dis-moi donc le mystère de ta vie. Je crains toujours que tu ne meures avant moi et je serai perdue sans toi dans cette tour.
- Pour te rassurer, belle princesse, voici le secret de ma vie. Je ne crains pas de te le livrer, parce que nous sommes absolument seuls ici et que tu n’en sortiras jamais. Ma vie est dans un œuf caché dans le corps d’un pigeon. Ce pigeon est dans le corps d’un lion. Ce lion est gardé par un roi . Il est vrai que si on allait demander au roi de se battre contre son lion, il ne pourrait pas le refuser ; il ferait sortir le lion, que ce soit pour affronter un seul homme ou une troupe rangée en bataille. Mais je ne suis pas inquiet : bien des rois déjà ont envoyés des armés à ce combat, et pas un homme n’en est revenu : le lion les a tous dévorés. D’ailleurs, supposons, ma belle princesse, que mon lion soit vaincu ; ma vie ne serait pas encore menacée, car le pigeon s’échapperait des mains de celui qui ouvrirait l’animal et s’en irait voler sur la Mer Enchantée. À la surface de cette mer, flotte une bouée tournante avec un guichet un guichet de quatre mains carrées, et il est toujours ouvert. Mon pigeon y volerait et plongerait dans la bouée, qui le descendrait dans les profondeurs de la mer. Là, il se trouverait dans un grande salle, où il pourrait vivre aussi à l’aise que dans le corps du lion. Mais si, en même temps que lui, un autre oiseau y entrait, la bouée resterait à la surface de l’océan, la salle ne pouvant contenir deux vie à la fois. Belle princesse, tu vois bien qu’en te dévoilant mon secret, je ne m’expose pas au danger. On ne pourrait me tuer que si on me cassait sur le front l’œuf qui est dans le corps du pigeon. Et c’est impossible à tout être humain d’atteindre la bouée sur la Mer Enchantée.
La princesse lui dit :
- Corps-sans-Génie, tout comme moi, sois sans crainte.
Après avoir entendu les dernières paroles de Corps-sans-Génie, Fleur de Mai sortit de sa cachette, descendit sur le plancher et sortit par le trou de la serrure. Rendu sur la galerie, il se fit aigle et prit sa volée vers le royaume indiqué par Corps-sans-Génie. Là, reprenant sa nature d’homme, il entra au château du roi et lui demanda la bataille avec le lion. Surpris, le roi s’informa où était son armée.
- Sir mon roi, je n’ai point d’armée. C’est moi seul qui me battrai avec votre lion. Envoyé dans le parterre où il devait rencontrer le lion, Fleur de Mai se transforma en lion, le plus gros et le plus fort de l’univers. Les deux animaux s’abordèrent en rugissant et en lançant des cris déchirants. Le combat fut terrible. Mais en peu de temps, Fleur de Mai terrassa son adversaire. Réapparaissant aussitôt sous la forme d’un homme, il fut lui-même surpris d’avoir vaincu un lion si fort et si robuste. Sans perdre de temps, il retourna la bête, prit son couteau et, d’un coup, lui fendit le ventre. Dès qu’il aperçut le pigeon, il tint sa plume d’aigle dans sa main. Mais le pigeon sortit comme l’éclair et prit sa volée. Fleur de mai qui avait sa plume à la main, se souhaita aigle et partit à la poursuite du pigeon. Il le rejoignit et, pendant tout le trajet, le suivit à six pouces de distance. Rendu au dessus de la Mer Enchantée, l’aigle vit de loin la bouée tournante, à la surface de l’océan. Après quelques instants, le pigeon plongea vers la bouée, mais l’aigle donna un coup d’aile terrible et, en ouvrant le bec, saisit la queue du pigeon. Tous deux ils descendirent et pénétrèrent dans la bouée tournante. L’aigle essaya de saisir le pigeon, mais sans succès. Retrouvant sa nature d’homme, il parvint à capturer le fuyard. Il eut toutefois la précaution de sortir de la bouée avec sa proie, car s’il avait tué le pigeon à l’intérieur, il s’y serait trouvé le seul être vivant et il aurait coulé au fond de la mer ; là, il serait resté pour toujours emprisonné. Sorti et transformé en aigle, il prit délicatement le pigeon entre ses pattes et se rendit sur un îlot qu’il aperçut dans le lointain. Après s’y être reposé, il reprit sa nature d’homme. Il ouvrit le pigeon et en prit l’œuf, qu’il enveloppa soigneusement dans sa chemise pour en faire un gros paquet ; autrement, il aurait pu le casser entre ses pattes. De nouveau il se changea en aigle et continua son envolée vers la tour.
Pendant ce temps, Corps-sans-Génie devint malade à en mourir. N’ayant même pas la force de lever la tête, il dit à la princesse Honorine :
- Approche toi de moi. Je crois qu’on a tué mon lion et même que mon pigeon est mort aussi. Si ce n’était que du lion, je ne serai pas si malade.
La princesse, qui allait et venait dans la tour, prit bien garde d’approcher du lit du malade ; mais elle ne cessait de regarder par les fenêtres. Tout à coup, elle vit venir l’oiseau portant un paquet entre ses pattes. L’aigle vint se poser sur la galerie, et la princesse, ouvrant toute grande la porte de la tour, se précipita à sa rencontre. Redevenu homme, Fleur de Mai ouvrit sa chemise, prit l’œuf et le tint dans sa main ; puis il saisit la princesse Honorine par le bras et la conduisit tout droit au chevet de Corps-sans-Génie. Apercevant le jeune homme tenant sa fiancée par le bras, Corps-sans-Génie frémit de rage. Mais il n’avait plus aucun pouvoir. Fleur de Mai s’approcha du lit en disant :
- Corps-sans-Génie, il y a assez longtemps que tu fais du mal dans le monde. Par ta méchanceté, tu a fais verser beaucoup de larmes. Aujourd’hui tu es battu et c’est moi ton vainqueur.
En disant ces mots, il cassa l’œuf au milieu du front de Corps-sans-Génie, qui rendit le dernier soupir.
La princesse et Fleur de Mai jetèrent le cadavre à la mer, et ils se4 trouvèrent seuls dans la tour. Rien n’y manquait, puisque Corps-sans-Génie avait fait provision de tout ce qu’on pouvait désirer. Il avait passé sa vie à dérober des trésors d’une ville à l’autre. Mais la princesse Honorine enlevée depuis sept ans, avait tant pleuré ses parents, qu’elle s’empressa de demander à Fleur de Mai s’il n’avait pas moyen de retourner au château de son père.
- Ma princesse, je vais faire tout mon possible pour me rendre à ton désir. Je vais me transformer en aigle le plus puissant de l’univers. Tu t’attacheras à mes épaules, et je crois pouvoir franchir la distance qui sépare cette tour de la terre ferme.
Pour leur départ, la princesse et Fleur de mai choisirent le premier matin clair. Le firmament était sans nuage et le soleil brillait à l’horizon. Après s’être souhaité aigle le plus fort de l’univers, Fleur de Mai prit la princesse sur ses épaules et s’envola. Le soir, à la brunante, ils arrivèrent sur la grève, en face du château du roi. Mais Fleur de Mai était épuisé. Il dit à la princesse :
- Je ne me présenterai pas au château ce soir. J’irai loger chez la veuve qui m’a fournit les renseignements nécessaires à ta délivrance.
La princesse se sépara de fleur de mai et se dirigea vers le château paternel. En voyant apparaître leur princesse si regrettée, le roi et la reine se jetèrent à son cou, en lui demandant si c’était bien elle et par quel miracle elle était revenue.
Honorine fit le récit de son aventure à ses parents, qui l’écoutèrent en pleurant.
- Ma princesse, lui demanda le roi, ou est donc celui que tu appelle Fleur de Mai ?
- Il était si fatigué qu’il na pas voulu se présenter, ce soir, au château. C’est une vieille dame, non loin d’ici, qui le garde pour la nuit.
Le roi envoya aussitôt chercher Fleur de Mai et, en le voyant entrer, il lui dit :
- Jeune homme, vous êtes le bienvenu dans mon château. Soyez ici comme mon fils. Je ne saurais assez reconnaître les exploits que vous venez d’accomplir. Sans doute nous n’aurions jamais retrouvé cette chère enfant, que nous croyons à jamais perdue. Je sais quel doit être maintenant votre plus cher désir. Pour ma part, je serais heureux de votre mariage avec ma princesse. Mais je ne puis en décider seul. Mon conseil aura à se prononcer.
On conduisit Fleur de Mai à une chambre d’honneur, où il put se reposer. Le lendemain, le roi convoqua son conseil. Il y6 fut résolu que Fleur de Mai, sur le désir du roi, épouserait dans les trois mois la princesse.
En attendant, Fleur de Mai s’adonna à la chasse, et la princesse s’occupa au préparatif de son trousseau. Les trois mois furent vite écoulés et le mariage devait avoir lieu le lendemain.
Les futur époux, ce soir là, se promenaient avec le roi et la reine sur la galerie du château quand, tout à coup, le ciel s’obscurcit.
La princesse dit à Fleur de Mai :
- Comme ça ressemble au soir terrible où j’ai été enlevée par Corps-sans-Génie !
Au même instant, il s’éleva un ouragan traversé d’un coup de tonnerre si violant, que le roi, la reine et Fleur de Mai furent projetés hors de la galerie. En se relevant, ils s’aperçurent que la princesse était disparue. Tout comme le roi et la reine, Fleur de Mai était au désespoir. Mais il se dit : « Je l’ai trouvée une fois, je saurai bien la retrouver. Je la chercherai tant que la terre me portera et que la mer me soutiendra. »
Fleur de Mai voulut partir à l’instant, mais le roi l’empêcha en lui disant :
- Il ne nous reste plus que toi à qui confier nos peine et nos chagrins, et tu veux nous quitter.
- Sire mon roi, ne vous désolez pas. Je fouillerai l’univers pour trouver celle que j’aime et si Dieu me conserve la vie, je vous promets de vous la ramener ici un jour.
Le lendemain matin, Fleur de Mai partit pour un voyage dont il ne connaissait pas l’issue. Il prit la forêt.
Il y avait déjà des mois et des mois qu’il marchait quand, un jour, s’écartant de sa route, il se trouva dans un petit sentier. À la tombée du jour, il atteignit un grand lac et entrevit, du côté opposé, une petite maison. Il se rendit à cette habitation et frappa à la porte. Une femme toute courte et très grosse lui ouvrit, et Fleur de Mai lui demanda à loger pour la nuit.
- Mon jeune homme, impossible de vous garder ici. Je suis la mère de cinq vents. Si mes enfants arrivaient et vous trouvaient ici8 ils vous dévoreraient.
- Ma bonne dame, je vais vous raconter mon aventure et le sujet de mon voyage ; peut-être aurez vous pitié de mes misères. Je me nomme Fleur de Mai et je suis à la recherche de celle qui, la veille de mon mariage, m’a été enlevée par un ouragan. Ce soir là, nous nous promenions en compagnie du roi et de la reine, sur la galerie du château. Le ciel commença à s’obscurcir et la princesse se mit à dire que ça lui rappelait le soir inoubliable où Corps-sans-Génie l’avait enlevée. En prononçant ces paroles, un ouragan épouvantable nous renversa hors de la galerie, et la princesse disparut. Depuis ce temps je la cherche. J’ai parcouru les forêts en tous sens, les déserts horribles, les grandes grèves isolées, mais je ne l’ai pas encore trouvée.
- Mon jeune homme, vous qui portez un si beau nom et qui avez eu tant de peine et de misère, je vous recevrai ici à vos risques. Mes garçons sont violents, mais ils ont le cœur tendre. Je leur parlerai de vous ; peut-être auront-ils eu connaissance, dans leurs courses, qu’une jeune princesse a été enlevée par quelque génie.
Tout en parlant, la maison se mit à craquer. La vieille leva la grande cuve dans la cuisine, et fit cacher Fleur de Mai dessous. Au même instant, Zéphyr, le vent du sud, entra. Sa mère lui dit en le voyant :
- Durant ton absence aujourd’hui, mon cher enfant, lui dit-elle, je me suis endormi et j’ai fait un songe. J’ai rêvé qu’il était arrivé ici un jeune homme ; il errait à la recherche de sa femme, qui lui avait été enlevée par méchanceté. Dans mon songe, ce jeune homme était beau, plaisant, mais amaigri d’avoir bien longtemps parcouru les forêts, les déserts, les grèves et d’avoir vécu de racines et de fruits sauvages.
- Mais mère, c’est un songe.
- Mon fils, si par hasard c’était une réalité, ferais-tu quelque chose pour ce jeune homme ?
- À cause de vous, je ferai sûrement tout mon possible pour lui venir en aide.
- Eh bien ! il est ici avec moi dans cette maison. Si tu me promets de ne lui faire aucun mal, je vais te le présenter.
- Ma mère, je vous promets d’être bon pour lui.
La mère leva la cuve, et Fleur de Mai se présenta, tendant la main à Zéphyr.
- Tu es l’homme dans le songe vécu de ma mère, lui dit Zéphyr. Tu es, parait-il à la recherche de ta femme ? J’ai soufflé dans bien des pays sur la terre, mais je n’en ai vu aucune trace. Je vais quand même essayer de t’aider. Mes frères seront bientôt de retour. Noroît, qui est le plus vieux, qui va venter bien plus loin que nous, peut avoir eu connaissance de ta princesse. Mais il n’est pas toujours de bonne humeur quand il arrive. Il atterrit du large avec des vagues désastreuses et des grêlons déchirants.
Pendant qu’ils parlaient, les trois autres vents arrivèrent ensemble : Vent d’est, Vent d’ouest et Vent du nord. Mais il entrèrent sur une brise modérée et, tout de suite, se mirent à table. Leur mère leur raconta le songe qu’elle avait fait, mais les trois vents furent d’opinion qu’il ne fallait pas ajouter foi aux rêves.
- Il ne peut, lui dirent-ils, y avoir sur la terre d’homme aussi malheureux que celui que vous avez vu en songe.
- Mes enfants, celui que j’ai vu dans mes rêves, il est ici. Son nom est Fleur de Mai et, il est à la recherche de cette princesse qu’il pleure depuis de longs mois.
- Ma mère, faites-le-nous connaître et nous accomplirons pour lui tout ce que nous pouvons.
Elle fit venir Fleur de Mai, qui se présenta aux trois derniers vents arrivés. Il leur raconta son histoire d’un bout à l’autre. Les vents lui répondirent que, nulle part où ils étaient passés, ils n’avaient vu la personne qu’il recherchait.
Fleur de Mai fut bien découragé. Mais il lui restait encore un espoir : Noroît apporterait peut-être de bonnes nouvelles. Justement, une tempête de tout les diables venait de s’élever et répandait une brise froide comme la glace. Les quatre vents et leur mère se jetèrent à genoux, pour supplier Noroît qui soulevait cette tempête dangereuse. Loin d’être touché par leur supplication, Noroît sentit sa colère se déchaîner et, poursuivant sa route, il emporta un mur de la maison et s’en alla retourner trois milles plus loin. En revenant plus féroce, il replaça le mur qu’il avait arraché et, en rentrant, dit à sa mère d’une voix forte, mais calme :
- Plutôt que de me rendre des hommages inutiles, vous seriez mieux de me donner à manger. J’ai une faim d’enfer, parce qu’à ce voyage-ci, je suis aller venter bien plus loin que d’habitude.
Quand Noroît fut assis à table, sa mère commença à lui raconter son rêve. Mais Noroît lui dit de ne pas l’ahurir avec ses rêveries.
- Il n’y a rien de vrai dans les songes, lui dit-il.
- Mon enfant, lui dit-elle, pourquoi es-tu si sévère ? Tu sais pourtant que je suis ta mère et que je t’aime.
- Mais ma mère, ce que vous racontez là ne tient pas debout.
- Mon enfant, s’il arrivait ici aujourd’hui un homme tel que je te le décris, s’il avait enduré toutes les misères que j’au vues dans mes rêves, que ferais-tu pour lui ?
- Ma mère, s’écria Noroît, d’une voix tonnante, pour le protéger et lui sauver la vie, je me battrais avec les diables jusque dans le fond des enfers.
- Puisque tu as un si bon cœur, mon enfant, je te dirais que nous avons cet homme avec nous dans la maison. Si tu peux me promettre de ne lui faire aucun mal, je te le présenterai.
- Je vous promets ma mère. S’il y a quelque moyen de l’aider, je le ferai de bon cœur.
Fleur de Mai apparut et se présenta à Noroît. Noroît, de beaucoup plus âgé que ses frères, avait la barbe et les cheveux longs. Il était blanc comme la neige te son visage sévère était peu rassurant. Mais, Fleur de Mai s’avança sans crainte vers lui.
- Mon jeune homme, lui dit Noroît, assied-toi dans ma main et raconte-moi le sujet de tes malheurs.
Fleur de Mai s’assit dans la main du géant, lui raconta ses traverses et les peines qu’il avait souffertes. Quand il eut terminé son récit, Noroît lui dit :
- Eh bien ! Fleur de Mai, apprend que la princesse que tu cherches a été enlevée par la fée Puissante, qui veut lui faire épouser son fils, Le Prince Charmant. Cette fée est la sœur de Corps-sans-Génie. Après avoir appris la mort de son frère, à son tour elle a enlevée ta princesse pour se venger de toi. Mais écoute-moi bien. On m’a demandé d’aller venter demain matin, pour sécher le linge qu’on a lavé pour la noce. Dans trois jours, la princesse Honorine épousera le Prince Charmant. Mais demain matin, tiens-toi prêt. Tu monteras sur mon dos et je te transporterai en face du château, à l’entrée d’un petit ruisseau où je me placerai pour souffler mon vent. Tu pourras te rendre au château et là, peut-être pourras-tu te faire reconnaître de la princesse. Ne sois pas inquiet, je serai toujours près de toi, parce que je souffle partout où un petit passage me permet de pénétrer, par les serrures des portes, par les fentes des fenêtres, partout.
Fleur de Mai ne dormit pas de la nuit et, le lendemain matin, se leva tôt. Noroît le cacha dans sa barbe et partit à toute vitesse. Fleur de Mai se tourna la tête en arrière pour ne pas suffoquer, parce que le trajet se faisait avec la rapidité de l’éclair.
Ils arrivèrent en face d’un grand château en réjouissance. Par les fenêtres, Fleur de Mai voyait passer les domestiques qui allaient et venaient en tous sens. Après s’être déguisé, il se présenta au château. Près de la porte, une annonce disait que tout cuisinier sachant faire rôtir les pigeons à la broche serait engagé. En entrant, il demanda de l’emploi ; mais on avait plus besoin de cuisinier. Une vieille servante lui dit :
- Attend un instant, je vais aller voir ma maîtresse ; elle est dans le haut du château. Nous ferons ce qu’elle décidera.
La cuisinière monta chez la princesse et lui apprit qu’un beau jeune étranger demandait de l’emploi comme cuisinier, mais qu’ils avaient maintenant tout leur personnel.
- Dites-lui qu’il fasse rôtir un pigeon, s’il réussit bien, nous le garderons.
Fleur de Mai qui ne connaissait pas la cuisine, se mit quand même à rôtir un pigeon. Il le tournait et le retournait avec une belle paire de ciseaux d’or. Ces ciseaux étaient un souvenir précieux de sa princesse chérie. Elle les lui avait donné quand ils vivaient dans la tour, un jour qu’elle voulait faire raccourcir ses cheveux.
La servante porta le pigeon à la princesse, pour lui montrer comment le nouveau cuisinier l’avait cuit. Après l’avoir examiné, la princesse demanda ce que signifiaient les trous qui le transperçaient de part en part.
- Cher maîtresse, ce cuisinier tourne ses pigeons avec une paire de ciseaux d’or comme je n’en ai jamais vue. On ne pourrait croire qu’il en existe de si beaux.
- Descendez vite et dites à ce cuisinier que, lorsqu’il aura fait rôtir un autre pigeon, il me l’apporte lui-même. Vous l’amènerez ici.
La cuisinière fit le message à Fleur de Mai, qui fit rôtir un second pigeon et s’empressa, conduit par la servante, de monter chez la princesse.
Quand ils furent seuls, la princesse se jeta à son cou en pleurant et lui dit :
- Fleur de Mai, si tu savais quelle peine et quelle angoisse j’ai endurées depuis notre séparation ! Et ce n’est pas fini. Apprends aujourd’hui que la méchante fée qui m’a enlevée m’oblige à épouser son Prince Charmant. Après t’avoir donné mon cœur, j’aime mieux mourir que de devenir la femme de cet homme.
- Ne te décourage pas, ma princesse bien-aimée, lui dit Fleur de Mai. Cet après-midi, quand vous irez en pique-nique à l’île Perdue, demande que je vous accompagne comme cuisinier. La Fée Puissante, le Prince charmant et toute l’escorte du château seront à bord du vaisseau. Mais quand nous serons en route, une tempête s’élèvera, soulevée par Noroît qui me tient sous sa protection.
Ne t’inquiète donc pas de ce qui va arriver.
À trois heures, ils s’embarquèrent pour leur randonnée, pendant que Noroît soufflait une petite brise qui poussait le vaisseau jusque vers l’île du pique-nique. La journée était belle. Le Prince Charmant, assis à la proue, se tenait en compagnie de la princesse Honorine, qu’il devait épouser dans deux jours. Sa mère, le Fée Puissante, et plusieurs grands personnages de la cour étaient installés un peu plus loin. Le bateau était rendu à mi-chemin, pendant cette belle traversée, il s’éleva tout à coup une tempête si terrible que la mer devint comme des montagnes. Une vague monta sur le pont, emporta à la mer la voile et le mât.
Au même instant, Fleur de Mai et la princesse Honorine furent emportés dans les airs. Seuls les débris du navire restèrent à la surface de l’eau. Le Prince Charmant, la Fée Puissante et toute l’escorte se noyèrent du premier jusqu’au dernier.
Noroît, chargé de son précieux fardeau, alla le déposer devant la porte du château où ne cessaient de pleurer les parents d’Honorine, princesse sans pareille. On ne put imaginer quelle fut encore la surprise du roi et de la reine en voyant entrer leur fille au bras de Fleur de Mai. Ils lui sautèrent au cou en l’embrassant à travers leurs larmes.
- Mon père et ma mère, leur dit la princesse, je vous reviens cette fois pour toujours. Vous n’aurez plus à craindre d’enlèvement. Nos ennemis sont disparus au fond de la mer.
Le roi, au comble de la joie, fit venir au château son ministre et tous les subalternes qui signèrent aussitôt le contrat de mariage. Les noces furent célébrées dans les plus grandes réjouissances ; les fêtes durèrent quarante jours et quarante nuits. Les pauvres du royaume y assistèrent aussi, chacun leur tour. Ils s’en retournèrent, emportant avec eux la joie d’avoir été admis au château et les bras chargés des présents que le roi, en reconnaissance, leur fit distribuer. Dans ce royaume, on connut la joie parfaite durant de longues années.
Léon Collin

